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« Toutes les actions doivent être communiquées aux populations »

Rev Dr. Dieudonné Massi Gams, président de la Commission nationale anti-corruption (CONAC).

Monsieur le président, le rapport 2017 sur la lutte contre la Corruption au Cameroun vient d’être rendu public. Quelle est la principale leçon que vous en tirez ?

La spécificité du rapport 2017 tient aussi compte de l’enquête nationale sur la perception et l’impact des activités anti-corruption menées dans les administrations publiques et certaines entreprises privées au Cameroun par la CONAC en 2016. C’était dans le cadre de l’évaluation des cinq premières années de mise en œuvre de la Stratégie nationale de lutte contre la corruption (SNCC). L’étude a introduit, pour la première fois, l’indice de perception de la corruption au Cameroun, IPC Cam. Ceci pour mieux apprécier les changements éventuels induits par les efforts anti-corruption fournis par les Camerounais depuis l’implémentation de la SNLCC. Nous constatons aussi, à travers le rapport sur l’état de la lutte contre la corruption en 2017, l’appropriation par la majorité des citoyens de la volonté de lutter contre la corruption par le volume des dénonciations des faits, actes et pratiques de corruption reçues à la CONAC. Au total, 3 982 dénonciations ont été enregistrées, en provenance de toutes les régions du Cameroun et même de l’étranger. Au cours de l’année 2017, la CONAC a poursuivi ses actions de mise en œuvre de la Stratégie nationale de lutte contre la Corruption. En intensifiant ses activités de prévention, d’investigation et de coopération.  


Depuis que la Commission nationale anti-corruption se déploie à travers le pays, qu’est-ce qui a changé, selon vous, dans les mentalités des Camerounais ?

La CONAC a obtenu des résultats probants, le premier étant une prise de conscience accrue des conséquences tragiques de la corruption sur les individus et le bien-être collectif. En incitant les populations à adhérer à la lutte contre la corruption, l’impunité s’estompe progressivement, mais sûrement. La vision fataliste de cette déviance socio-économique tend également à s’estomper. De plus en plus, nombre de personnes sont prêtes à dénoncer les actes de corruption dont elles sont victimes ou témoins. Le deuxième résultat est sur le plan financier. La Commission a pu, grâce à ses investigations, freiner le gaspillage des fonds publics en mettant à nu des cas de mauvaise gestion, de fraude fiscale, d’exécution de projets non conformes aux normes et de fonctionnaires fictifs. Par ailleurs, un certain nombre de mesures ont également été prises dans diverses administrations publiques pour améliorer la gouvernance et réduire les opportunités de corruption sur la base des études et recommandations faites par la CONAC. L’approche multipartite adoptée par la Commission a permis aux acteurs des secteurs privé et public, ainsi qu’à ceux de la société civile, d’intégrer cette lutte anti-corruption qui se construit dans le pays. 


Dans un passé récent, le Cameroun se distinguait par son classement peu honorable parmi les pays les plus corrompus du monde. Quelle est la situation aujourd’hui ?

Qu’est-ce qui a changé ? Une enquête menée par la CONAC,  dont les résultats sont publiés dans ce rapport, indique qu’il y a eu un progrès dans la lutte contre la corruption de 2011 à 2017. Les institutions publiques et privées ont été notées par des citoyens camerounais sur certains aspects tels que la perception du niveau de transparence, l’efficacité des administrations, l’éducation à la citoyenneté et le patriotisme, les conditions de travail des agents et employés, l’incitation des agents à plus de probité, la répression des actes de corruption par les agents employés.   


Quelle est la méthodologie que la CONAC a mise en place pour traquer la corruption dans les administrations, les entreprises publiques et privées du pays ?

La méthodologie a consisté de manière globale à l’évaluation des cinq dernières années de mise en œuvre de la Stratégie nationale de lutte contre la corruption au Cameroun, validée et adoptée par le gouvernement et les partenaires techniques et financiers, soit de 2011 à 2016. Le travail a comporté la revue documentaire et l’enquête auprès des citoyens. L’enquête auprès des citoyens a donné la parole aux citoyens et a collecté auprès de ceux-ci leurs appréciations des efforts et des résultats obtenus après cinq années d’implémentation de la SNLCC. Cette enquête a été faite sur le terrain pour capter la plus grande diversité. Elle s’est appuyée sur un échantillon disséminé dans les 360 arrondissements du Cameroun, ceci à partir des équipes de la CNLCC qui ont 
reçu une formation technique d’enquêtes sociales et sur l’administration. Ainsi, 6 145 personnes ont été interviewées et soumises à un questionnaire segmenté en cinq critères, 60 sous-critères et cinq questions subsidiaires. Il fallait pour ce faire que le répondant donne une appréciation en attribuant une note à chaque sous critère évalué. Cette note allait de 0 à 10, la note maximale. D’où la production de l’IPC-CAM, une innovation de la CONAC.  

Quand on parle des économies réalisées, les pertes sont encore importantes. Est-ce qu’il y a un rapport entre ce qu’on gagne et ce qu’on perd dans cette lutte ?

Mener des actions de lutte contre la corruption n’est pas suffisant. La plupart des actions entreprises demeurent peu connues des populations, donnant ainsi l’impression que l’impunité reste la règle. D’où la nécessité de les rendre publiques, car, l’absence de communication est parfois assimilée à l’inaction par des personnes mal ou peu informées. C’est la raison pour laquelle le chef de l’Etat, S.E Paul Biya, n’a de cesse au fil des ans de rappeler aux membres du gouvernement qu’il ne suffit pas de bien travailler, encore faudrait-il le faire savoir. Ceci vaut également pour la lutte contre la corruption. Toutes les actions de lutte contre la corruption doivent être communiquées aux populations, afin d’amener le grand public, notamment les personnes sceptiques, à se rendre compte de l’effectivité de cette lutte et à s’y engager véritablement. 


On se rend compte qu’il y a encore du chemin à parcourir. Est-ce qu’il ne faut pas passer à une CONAC plus coercitive ?

Les résultats obtenus indiquent que la lutte contre la corruption est confrontée à de nombreuses contraintes. Il y a encore de la résistance. Nombreux sont ceux qui par médiocrité ou par cupidité, sollicitent faveurs et privilèges et amassent des fortunes. Certains ont érigé le tribalisme, le favoritisme et le népotisme en système de fonctionnement. D’autres, par contre, pensent que la lutte contre la corruption est l’affaire des autres. D’où les opinions mitigées qu’ont les observateurs des performances du Cameroun en matière de lutte contre la corruption. Aussi, des résistances telles que l’insuffisance de ressources humaines, l’inexistence de démembrements de l’institution sur l’étendue du territoire national, l’inertie de beaucoup de cellules ministérielles de lutte contre la corruption, les blocages internes vécus par les présidents de cellules de lutte contre la corruption et les menaces dont font l’objet les responsables de la CONAC dans l’exercice de leurs fonctions, demeurent. A tous ces égards, il apparait que malgré la hausse observée au niveau national et les efforts reconnus des parties prenantes, de nombreuses contraintes et résistances demeurent. Bien plus, ce taux de réalisation est loin d’être satisfaisant, car se situant en deçà de la moyenne. Nous constatons qu’aucune région n’atteint 50% de réalisation de son plan d’action ; une seule région, l’Adamaoua, a atteint un niveau d’implémentation de plus de 50% dans deux axes : la prévention et l’éducation ; l’incitation et les sanctions sont trop faibles, alors que l’axe condition est médiocre. A ces différents niveaux, il y a bel et bien des choses à améliorer.    

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