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« Il faut 400 milliards de F par an pour la recherche et l’innovation »

Dr. Madeleine Tchuinte, ministre de la Recherche scientifique et de l’Innovation.

Quelle analyse faites-vous du financement de la recherche au Cameroun ?

L’investissement direct dans les activités de recherche et d’innovation comprend, outre la rémunération de la ressource humaine, le développement des infrastructures, la mise en place des équipements et le fonctionnement des programmes et projets de recherche et d’innovation. La rémunération de la ressource humaine dans le secteur gouvernemental ou de l’enseignement supérieur, ainsi que le développement des infrastructures et l’achat des équipements sont assurés régulièrement par l’Etat. Nonobstant une embellie progressive de la mise à niveau des infrastructures et équipements dans le cadre des contrats-plans liant nos instituts de recherche à l’Etat, ce volet mérite encore un soutien de la part des partenaires de l’Etat. Le financement du fonctionnement régulier des programmes de recherche et d’innovation apparaît être le plus grand handicap de notre système national de recherche et d’innovation. Cette situation nous invite à mettre en place des stratégies innovantes pour y donner une réponse rapide au profit de la performance et des résultats de qualité. Il convient de noter que, s’agissant de l’investissement dans les activités de recherche-développement et d’innovations dans notre pays, le volume global du financement direct demeure insuffisant et très en-deçà de la cible de 1% du PIB d’investissement direct convenu par les Etats membres de l’Union africaine dans le cadre du Plan d’action de Lagos de 1980, programme N°7, paragraphe 180. Bien plus, l’effort étatique d’investissement dans la science, la technologie et l’innovation est dispersé dans différents départements ministériels. Ce qui rend difficile le chiffrage objectif de la contribution de l’Etat. Par ailleurs, le financement de la recherche reste encore très dépendant des sources extérieures, selon la récente étude sur l’économie de la recherche commandée par le gouvernement. D’où la nécessité de la mise en place d’un instrument de coordination opérationnelle pouvant permettre le financement des projets d’envergure et à fort impact sur le développement de notre pays. Cette étude note également la très faible implication du secteur privé des affaires dans le financement de la recherche et de l’innovation. Aussi, en vue de faire de la science, de la technologie et de l’innovation un instrument économique au service du développement, l’étude a-t-elle recommandé notamment le renforcement de la collaboration recherche-entreprises, en mettant en place des projets compétitifs de recherche pour l’innovation. C’est ce qui justifie la nouvelle orientation de l’action de notre département ministériel visant la densification de la fonction de transfert des résultats de la recherche vers les secteurs économiques et la promotion de la culture de l’innovation, afin de faire rentrer dans les circuits économiques de nombreux résultats disponibles dans les institutions de recherche. 

D’où proviennent les fonds utilisés par les chercheurs ?

Les fonds proviennent essentiellement des subventions de l’Etat et de la coopération scientifique multilatérale à travers les programmes et projets de recherche. Sans être exhaustive, je peux citer la coopération française à travers l’Agence française de développement (AFD) qui contribue au financement de la recherche camerounaise par le biais du Contrat Désendettement/Développement (C2D). L’injection des ressources C2D a substantiellement boosté le système national de recherche et d’innovation. Notre souhait le plus ardent est de voir notre secteur éligible à la troisième génération de ces ressources. Le Japon est un autre pays ami qui nous apporte un précieux concours dans la mise en œuvre des projets portant sur la préservation de nos écosystèmes forestiers, la promotion d’un développement durable et la sécurisation des lacs à risques, notamment les lacs Nyos et Monoun. Il en est de même pour les Etats-Unis d’Amérique qui ont facilité le rapatriement des sources orphelines délaissées au Cameroun et permis d’assurer la sécurité nucléaire des sites abritant la Coupe d’Afrique des Nations de football féminine en 2016. C’est également le cas de la Norvège et plusieurs autres bailleurs de fonds, dont nous apprécions les appuis multiformes.

Comment le gouvernement promeut-il la recherche scientifique et l’innovation ?

Dès son  accession à la souveraineté en 1960, le Cameroun a engagé la structuration de sa recherche scientifique en vue de son efficacité opérationnelle pour une meilleure maîtrise endogène du développement national sur le double plan des ressources humaines et matérielles. Il s’agit d’un système de recherche à deux volets : un volet consacré à la recherche universitaire essentiellement fondamentale pour soutenir la formation supérieure, et un volet consacré à la recherche-développement, essentiellement appliquée et axée vers la maîtrise des ressources matérielles (agriculture, ressources minières, santé humaine, etc.). Aujourd’hui, l’offre nationale de la recherche et de l’innovation s’est étendue en se densifiant et en se diversifiant au-delà des secteurs traditionnels de l’enseignement supérieur et de la recherche institutionnelle publique.  

Qu’en est-il des ressources humaines ?

Au plan des ressources humaines, le Cameroun dispose de près de 900 chercheurs institutionnels publics et de près de 5000 enseignants-chercheurs dans nos universités d’Etat. A ces effectifs, il convient d’ajouter de nombreux étudiants doctorants et de nombreux chercheurs et innovateurs indépendants dont le dynamisme et la compétitivité ont permis d’engranger des lauriers tant au plan national qu’international. Par ailleurs, le Cameroun est engagé dans un vaste mouvement de modernisation de son système de recherche et d’innovation comprenant notamment : la restructuration des programmes de recherche ; la réhabilitation des infrastructures et la mise à niveau des laboratoires dans le cadre des contrats-plans liant les instituts de recherche existants à l’Etat ; la mise en place de nouvelles institutions de facilitation des activités de recherche et d’innovation et  d’intermédiation entre la recherche et le secteur de production des richesses et des emplois ; l’appui à la modernisation de la recherche universitaire, la promotion des pôles d’excellence ; le renouvellement et le renforcement des ressources humaines scientifiques et technologiques de nos institutions de recherche. Dans la même veine, après avoir prorogé l’activité des maîtres et directeurs de recherche atteints par la limite d’âge de départ à la retraite en 2015, le président de la République a décidé  du recrutement progressif de chercheurs depuis 2015. 598 nouveaux chercheurs ont été recrutés en trois ans. Ce processus va se poursuivre jusqu’à l’atteinte du nombre cible de 1000 nouveaux chercheurs. 

Quel est le budget consacré à la recherche au Cameroun ?

L’effort étatique d’investissement dans la science, la technologie et l’innovation est dispersé dans différents départements ministériels. Ceci rend difficile le chiffrage objectif de la contribution globale de l’Etat. En ce qui concerne spécifiquement le ministère de la Recherche scientifique et de l’Innovation, une enveloppe globale de 10,3 milliards de F a été mise à notre disposition au titre de l’exercice budgétaire 2018. L’enveloppe servira à la densification de la recherche-développement et de l’innovation et au renforcement de la recherche pour la modernisation de l’appareil de production. 1,5 milliard de F est affecté spécialement à l’Irad pour la production et la vulgarisation des plants de la gomme arabique et de l’anacardier. La dotation budgétaire globale mobilisée par les instituts de recherche sous-tutelle du MINRESI, y compris le transfert en capital s’élève à près de 13 milliards de F. En somme, la recherche reçoit annuellement au moins 23 milliards de F. Les financements issus de la coopération multilatérale et le paiement des salaires assurés uniquement par l’Etat y sont compris.

Ce budget est-il suffisant pour soutenir des inventions qui auront un impact significatif sur le quotidien des populations ?

Il est évident que ce budget n’est pas du tout suffisant. Il reste un peu éloigné de la cible de 1% du produit intérieur brut d’investissement direct convenu. Par rapport à cet engagement, il faudrait près de 400 milliards de F annuellement pour soutenir les activités de recherche et d’innovation au Cameroun. Nous sommes encore très loin de cet objectif du fait de la conjoncture économique et des nombreux autres défis qui interpellent notre pays. C’est pourquoi en application des recommandations de l’étude sur l’économie de la recherche, et en vue de relever  spécifiquement le défi du financement de la recherche scientifique et de l’innovation, le gouvernement a entrepris de mettre en place un Fonds national de Développement de la Recherche scientifique et de Promotion de l’Innovation technologique. L’étude de faisabilité est en cours avec le concours de la coopération française. La mobilisation coordonnée des financements de la recherche et de l’innovation permettra une meilleure coordination des allocations, une meilleure lisibilité des programmes de recherche et d’innovation ainsi qu’un suivi efficace de l’utilisation des fonds affectés et des résultats générés pour la promotion de la valorisation économique desdits résultats au profit de l’innovation.

 

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